Je passe sur le samedi soir : L’Amante anglaise de Marguerite Duras à l’Atelier, mon théâtre préféré car il se trouve à 200 mètres de mon domicile. L’abominable solennité de Duras, qu’elle étend sur les autres ou sur elle s’aime. Pendant toute la représentation – je me demande si Pierre Assouline n’aurait pas un peu dormi –, je me suis interrogé sur ce que Maurice Pialat, l’homme qui a découvert Sandrine Bonnaire, aurait pensé du spectacle. S’il serait resté jusqu’à la fin. Ou s’il ne serait tout simplement pas venu.
Le dimanche : déjeuner au Visconti, le bon restaurant italien des Ternes (89, bd de Courcelles, 01 43 80 78 22). En semaine, clientèle de bruyants travailleurs en col ultra-blanc. Ça cause boulot et primes de fin d’année. Le mot qu’on entend le plus souvent : bonus. Tout le monde est à l’école du fric. Le nerf, le volant ni le mur de la planète ne rentrent non plus au bureau. Le portable s’éteint car les conversations sont intéressées. Le dimanche est le jour des familles du quartier bourgeois. La mère est jeune et en Converse, le père est barbu et en sweat-shirt. Avant de venir déjeuner, ils ont couru au parc Monceau, où ils ont retrouvé des couples d’amis qui couraient aussi. J’aime bien m’asseoir dans la première allée à gauche de l’entrée et les regarder courir. Y a-t-il un plus joli spectacle au monde que la queue-de-cheval d’une coureuse à pied ? Peut-être celle d’une sauteuse à la perche ? Au Visconti, il y a les affiches de tous les films de Visconti, du pire (Les Damnés, 1969) au meilleur (L’Innocent, 1976). Je me demande si Visconti a déjeuné ou dîné une fois au Visconti.
Le plus beau roman de la rentrée littéraire de septembre 2024 : La Couronne du serpent, de Guillaume Perilhou (L’Observatoire, 20 €). Un petit Suédois – Björn Andrésen – aux prises avec un vieil Italien – Luchino Visconti – pendant le tournage de Mort à Venise (1971). Sommé par sa conscience jalouse artistique de choisir entre sa passion pour Björn et celle pour son film, Visconti opte pour le film. Le livre de Perilhou n’a pas eu de prix, c’est normal.
Troisième station du week-end : l’hôpital Saint-Louis. De Courcelles, c’est direct avec la ligne 2. On descend à Colonel-Fabien. Le siège du PCF avec son sein blanc unique : le comité central. Je rends visite à un ami journaliste en retraite et en souffrance. Je le trouve avec un Stephen King. Ce n’est pas une lecture pour l’hosto. Je lui passe mon Giesbert sur la Ve République et promets de lui apporter des livres plus doux : Entretiens avec Robert Mallet de Paul Léautaud (Gallimard, 1951) et L’Insoumisable. Lettres choisies, de Paul Verlaine (Fayard, 14 €). La lecture a été inventée pour supporter les journées et les nuits d’hôpital. Brancardiers, infirmières, infirmiers, médecins : presque tous immigrés ou enfants d’immigrés. On se croirait dans les cuisines des grands restaurants, et même des petits. Sans l’immigration, on ne serait ni nourris ni soignés. Comment prendre l’autobus sans chauffeur ? Inutile de se rabattre sur les taxis : au volant, encore des immigrés.
L’hôpital : cet ancien patient qui attend de nous mordre et puis de nous avaler. En sortant de Saint-Louis, je marche derrière une petite dame brune qui allume une cigarette avec une fébrilité d’une amazone. Médecin ou patiente ? Je ne comprends pas que le tabac soit encore en vente libre, vu les dégâts qu’il cause sur la santé de millions de gens, y compris dans le personnel médical.
Source : Le Point 2729 | 14 novembre 2024 | page 15

