Dans le rouge. Depuis l’épisode meurtrier de 2003, le gouvernement accumule les plans d’adaptation… sans toutefois aboutir à des résultats satisfaisants.
Par Géraldine Woessner
Les escalators sont barrés par des rubans de scène de crime. À leur pied, d’énormes ventilateurs mugissent, auxquels viennent se coller des voyageurs en nage. Ce 30 juin, la gare de Nantes a dû fermer sa mezzanine au public, la température dépassant les 40 °C sous l’imposante verrière éco-conçue par l’architecte star Rudy Ricciotti, inaugurée en 2020 et vantée comme un modèle de bâtiment résilient. L’ouvrage, extrêmement couvrant, dépourvu de béton d’ombrage, avait été pensé pour assurer le confort d’été des voyageurs, justifiant les 37 millions d’euros de dépenses. Las.
Après quelques jours de canicule, l’édifice est un four surchauffé. Comme les bureaux lyonnais de l’Organisme, immeuble de rénovation « thermique » dont la végétalisation de la toiture a littéralement grillé face à la nature en chaleur à plus de 35 °C.
Alors que la vague de chaleur va marquer la France tout l’été, la question de l’adaptation redevient brûlante. En 2022, le pays a recensé 53 000 décès supplémentaires durant l’été, principalement chez les personnes âgées. Pour François Gemenne, membre du Giec et auteur du Pouvoir de l’eau (Fayard, 2023), c’est un échec cuisant :
« On persiste dans le déni idéologique et les discours binaires, qui opposent l’atténuation du changement climatique à l’adaptation. »
Une stratégie en panne
Parmi les outils d’adaptation figurent notamment les îlots de fraîcheur, les bâtiments scolaires « thermorégulés au mouillé », adaptés à la nuit… « Après la canicule de 2003 et la mortalité record qui l’a suivie, nous nous sommes lancés dans la conception de bâtiments adaptatifs », rappelle le spécialiste. Mais, enfermé dans un discours moralisateur vertueux, une partie de la classe politique refuse encore d’accepter que les Français modifieront leurs comportements par devoir moral, après avoir éprouvé les souffrances causées par le réchauffement climatique.
« Les changements reviendraient surtout d’initiatives structurelles et d’investissements d’entreprises… Or, sur le terrain, la France n’a pas enclenché de politique véritablement structurelle. Les politiques publiques sont le plus souvent limitées et ne parviennent pas encore à considérer l’adaptation comme une politique à part entière. »
Un kaléidoscope de mesures
Alors que le pays fait face à une vague de chaleur (+1,7 °C* Cattinet, +4 °C d’ici la fin du siècle), le concept même d’adaptation reste longtemps tabou. L’année dernière, le gouvernement s’est vu accuser de climato-défaitisme, expliquant que l’adaptation restait « inaccessible pour la France ». Cette méfiance persiste : « Les plans d’adaptation sont souvent vécus comme un renoncement aux plans de réduction d’émissions, poursuit Gemenne.
Depuis l’été meurtrier de 2003, la France s’est dotée d’un Plan national d’adaptation au changement climatique (Pnacc). Nous en sommes au 3ᵉ, publié le 10 mars 2025. Les deux premiers comportaient 142 actions, déclinées en 699 mesures dans une trentaine de domaines. Qu’en est-il de leur mise en œuvre ? Mystère…
Même la Cour des comptes, dans un épais rapport publié l’an dernier, a échoué à le comprendre, décrivant un enchevêtrement de structures portant « un kaléidoscope de réponses naturelles ». Il serait faux de dire que rien n’a été fait. Le fonds Barnier, créé en 1995 et porté à 300 millions d’euros, finance digues, bassins de rétention ou relocalisations pour faire face à l’érosion côtière. Des réfugiés climatiques ont été cédés dans les villes, les plans canicule renforcés, etc.
Une politique publique trop centrée sur l’énergie
Nulle part ce défaut de vision n’est plus flagrant que dans la politique du bâtiment. Depuis des années, les politiques publiques se sont concentrées quasi exclusivement sur les économies d’énergie, et l’augmentation massive de la rénovation thermique.
« Tous les dispositifs mènent jusque là. MaPrimeRénov’ ont poursuivi ce but, au détriment de la facture des consommateurs. »
Au préjudice, donc, de l’adaptation. Entre 2015 et 2023, la France a mobilisé 10 milliards d’euros pour l’isolation, et calculé les 589 kWh économisés par m². Mais cette politique a fait l’impasse sur l’adaptation réelle des bâtiments. Les travaux de ventilation, brise-soleils, revêtements réflecteurs, les rénovations globales, seulement 3 % des surfaces rénovées.
« Mal-adaptation »
En 2024, le gouvernement rectifie le tir et inclut les aides liées aux îlots de fraîcheur dans MaPrimeRénov’. La réglementation RE2020, en plus de son volet isolation thermique, revoit les normes de construction neuve.
« Canopax est un outil important dans la lutte contre l’îlot de chaleur », salue Arnaud Laurent, responsable du domaine Bâtiments du Cerema. Pour articuler les lois, un nouveau pilier de solution s’impose : végétalisation, ombrages, isolation réfléchie…
Au sein du Plan Canopax, l’enveloppe atteindra 1,2 milliard d’euros d’ici 2027 (+9 % par an, affirment les autorités).
« Cette stratégie fonctionne sur des cas pratiques de chaleur concrète », affirme le technicien.
Mais à l’heure où l’urgence climatique s’intensifie, les délais inquiètent :
« Il faut apprendre à vivre avec 40 °C, mais la France reste en retard. Elle agit à reculons, et parfois contre-productivement, conclut un expert. C’est bien l’absence de stratégie d’adaptation qui résiste à la climatisation… »
Le Point n°2763, 10 juillet 2025, pages 66-67.

